Après avoir découvert, il y a quelque temps, la littérature victorienne grâce aux romans
d'Emily Brontë, je
continue aujourd'hui avec un superbe roman de Wilkie Collins :
J'apprécie tellement l'univers et les romans de cette époque que j'ai eu envie d'en faire un article.
Elle correspond à la période du règne de
la reine Victoria, de 1837 à 1901.
L'époque victorienne se définit comme celle de la réconciliation des Anglais entre eux, de la Couronne et du peuple, de la grandeur internationale, de la paix. L'adjectif « victorien »
s'applique aussi à tous les aspects de la morale et des mentalités, qualifie une littérature et des arts. L'époque se voit parfois artificiellement dotée d'une unité qu'elle n'a pas connue, mais
reste auréolée de la légende d'un âge d'or britannique, le dernier avant les souffrances du siècle de la guerre totale.
La littérature victorienne, conditionnée par le climat de l'époque, reçoit son empreinte profonde des forces intellectuelles nouvelles. La prose domine, propice à l'exposé des problèmes
religieux et des controverses que pose la pensée scientifique face à l'idéalisme.
Le roman victorien, patronné par la bourgeoisie, doit sa variété, sa vitalité et son originalité aux forces vives des artisans consciencieux et des génies qui lui assurent un triomphe
autochtone incontestable mais non pas international. Le conformisme et l'isolationnisme retardent longtemps le plein épanouissement des méthodes réalistes pratiquées sur le continent.
Dickens (1812-1870),
réformateur efficace des tares sociales, frère des humbles, crée par son imagination et son humour des personnages qui ont le relief d'un Falstaff ou d'un Hamlet : il est le génie le plus
national que l'Angleterre ait produit avec Shakespeare.
Autour de lui gravitent quantité de talents qui exploitent le « roman social » pour dénoncer l'industrialisme et le machinisme :
- Benjamin Disraeli (1804-1881), observateur des « deux nations », surtout de l'aristocratie en raison de ses fonctions de
ministre ;
- Charles Kingsley (1819-1875), fondateur de la « Muscular Christianity », doctrine d'action issue de Carlyle ;
- Mrs. Gaskell (1810-1865),
qui a pris avec la grande misère des villes un contact direct encore
qu'insuffisant quant aux conditions économiques.
Charlotte Brontë (1816-1855)
a sa place ici par
Shirley (1849), mais Jane Eyre (1847), autobiographie transposée, par sa passion maîtrisée transcende son époque. Sa sœur
Emily (1818-1848) porte à son point d'incandescence les élans mystiques d'un amour dont la mort est l'assouvissement fatal ; Les
Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights, 1847), malgré ses attaches avec le romantisme, est une très grande œuvre intemporelle.
William Makepeace Thackeray (1811-1863)
met en pratique un réalisme rival de
celui de Dickens, mais visant un autre objectif : la dissection swiftienne du snobisme dans une société dont il accepte la structure, ce que nous offre son chef-d'œuvre Vanity Fair (1847-1848). Bien qu'il se réclame de la franchise de Fielding, il ne réussit pas à l'incorporer dans Pendennis, qui aurait pu être un vrai
Bildungsroman.
Le réalisme, prenant conscience de lui-même, favorise les interventions directes, les professions de foi chez Thackeray, Anthony Trollope, George Eliot et George Meredith.
Anthony Trollope (1815-1882)
est un romancier régionaliste et un
peintre du clergé, admirable artisan et artiste dont la cote a grandi depuis la dernière guerre.
George Eliot (Mary Anne Evans, 1819-1880)
domine tout le roman victorien par
son génie philosophique et les exigences de son réalisme psychologique au bénéfice des humbles ; pour elle, le roman est « élargissement de nos sympathies humaines », idéal
pleinement accompli dans ses chefs-d'œuvre : Adam Bede (1859), Le Moulin sur la Floss (The Mill on the
Floss, 1860) et Middlemarch (1871-1872), ce dernier considéré par certains critiques comme le plus grand des romans anglais.
Au fil du siècle, le roman en reflète fidèlement les tendances ; le victorianisme, dans ses institutions religieuses et familiales, est attaqué de front par Butler dans son grand roman « séminal », Ainsi va toute chair (The Way of All Flesh, 1903), et dans
son culte du machinisme par le biais du roman d'anticipation, précurseur de la science-fiction, Erewhon (1872).
Le socialisme communisant nous offre l'antithèse : le roman rétrospectif moyenâgeux de William Morris, Nouvelles de nulle
part (News from Nowhere, 1891).
L'exotisme est une inspiration centrale chez Stevenson
,
exploité par l'art du génial conteur qu'est Kipling, il se met au service de l'impérialisme.
C'est une très riche variété d'exotisme, mais dans le temps, que réalise le grand critique et esthète, disciple de Platon et de Hegel, Walter Pater, avec
Marius the Epicurean (1885, 1892).
George Gissing fait violence à ses goûts d'érudit et applique un réalisme relativement audacieux aux questions
sociales, au féminisme dans Femmes en trop (The Odd Women, 1893), annonçant l'ère des « suffragettes ».
La poésie et la philosophie, dans l'inspiration et dans la technique, imprègnent les œuvres romantiques de Meredith (1828-1909), y compris leur sommet,
The Egoist (1879), et celles de Thomas Hardy (1840-1928) qui donne à ses évocations régionalistes des dimensions épiques,
ainsi dans Tess d'Urbervil
le (Tess of the D'Urbervilles, 1891).